Acchla

Association pour la Connaissance de la Culture Historique Littéraire & Artistique


L'association

Sur la route de la soie. Splendeurs de l’Asie centrale et de l’Orient

Du vendredi 15 avril 2016 au dimanche 24 avril 2016

  • Organisateur : UTLIB

Je portais un voile épais fait d’ignorance, comme une trame de préjugés lourds. Quelle claustration, quel obscurantisme ! c’était le temps de la Jâhiliyya. Il fallait partir et c’est en Transoxiane que j’ai senti le souffle frais et printanier du renouveau, comme un air rafraîchi par un moucharabieh ou un havuz au pied d’une madrasa. Etait-ce un mirage ? J’ai cherché !

Je découvrais à Khiva la ville des Khan Qonggirat. Frappé par l’enceinte de l’Ichan Qala, je m’aventurais à passer le Tosh darvaza et quelques ruelles terreuses me conduisaient au minaret Islam Khodja. Cette architecture éblouissante des 19e et 20e siècles m’intriguait car elle ne portait pas l’empreinte de la culture européenne. Qu’est-ce qui pouvait justifier un tel attachement à une tradition faite de briques et de carreaux de céramique polychrome ? Comment pouvait-on s’imaginer si bien la vie du khan et de ses épouses logées dans les iwans d’azur du harem du Tash Khawli ? Ici, l’authenticité des lieux imprègne tous nos sens. Elle est épidermique. Lorsque, plus loin, j’entrais dans l’étrange mosquée Jami, salle hypostyle aux nombreuses colonnes de bois, fermée de tous côtés mais baignée d’une lumière zénithale, j’apprenais que quelques-uns de ses karagatchs dataient du 10e siècle. L’ancienneté me suggérait alors l’existence d’une civilisation lointaine, inconnue de moi, teintée de mysticisme, comme on le ressent si fort au mausolée de Pahlavân Mahmud où la khanaqah assure aux soufis un moment d’intériorisation, et qu’il me fallait impérieusement appréhender.

Je me rendais alors à Boukhara où j’y trouvais un mausolée du 10e siècle fait d’un appareil festif de briques posées de chant, à l’horizontal, en quinconce et selon diverses combinaisons plus habiles les unes que les autres. La technique y est si complexe que je ne manquais pas de me souvenir des grands hommes que j’avais rencontrés dans le Khorezm : al-Khawrezmi, al-Biruni et quelques autres savants contemporains du monument d’Ismaïl. Je me représentais sans peine la cour des Samanides de Boukhara et les discussions érudites qu’on y pouvait entendre à propos de l’algèbre, de la géométrie ou de l’astronomie. Par ses volumes simples – un cube surmonté d’un hémisphère – par son jeu savant du passage du cercle à l’hexadécagone puis à l’octogone ponctué de trompes dont le décor intérieur développe en abîme cette géométrie, et au carré de la base enfin, le mausolée d’Ismaïl le Samanide contient en puissance toute la science musulmane du Moyen Age, celle des arabes et des Perses et même des Indiens. Il en est l’illustration, le rappel, l’emblème exceptionnel puisqu’il échappa au désastre gengiskhanide !

D’ailleurs, il n’est pas le seul. Quelque part, là où les marchands d’épices de Boukhara faisaient commerce, une petite mosquée du 12e siècle sort de son trou, Mogoq-e Attari. Elle révèle timidement sa façade de brique et de gantch, véritable guipure de girikhs remplis d’arabesques qu’encadrent des godrons qui se nouent par endroit. Son habile décor est encore enrichi par son arc persan dont la face se rehausse d’une céramique sculptée, bleue, annonciatrice du goût plus tardif des Timourides et des Chaybanides. Par son inventivité ornementale, elle fait pâlir nos tristes églises romanes. On retrouve, à cette même époque, cette tentative d’introduire un collier de carreaux vernissés turquoises en haut du minaret Kaylan. Il se dresse fièrement et du haut de sa plateforme évasée qu’un jeu hardi de mouqarna couronne, il toise toutes les autres constructions de la ville, et se pare d’un riche manteau fait de multiples registres décoratifs en brique, si variés qu’on ne peut s’empêcher d’évoquer un effet maniériste.

Cette ville dans laquelle tu es entré, tu ne l’as pas comprise et tu l’as détruite. Son art raffiné, héritier d’une tradition monumentale déjà millénaire, ne t’a pas ému parce que tu es Gengis Khan ! Mais pouvais-tu imaginer que ta descendance islamisée, ilkhanide et même timouride ou tchagataïde mais surtout chaybanide, allait s’enflammer pour cette expression artistique, la développer encore et y apporter d’extraordinaires inventions stylistiques ? et c’est alors que tes enfants ont redonné à Boukhara son faste et surtout sa mosquée au pied du minaret kaylan à laquelle répond au miroir la madrasa Miri Arab. Les constructions kosh se multipliaient dans la ville, les tîms et les toqi où se croisaient les marchands de velours de Boukhara, de petite soie de Samarkand, les kanaous, et de grosse soie de Hissar, se coiffaient de coupoles au dessin d’arêtes et de nervures entrecroisées, les havuz qui reflètent le manteau coloré des madrasas sont toujours ponctués, pour certains, de muriers presque millénaires tel le Liabi-Khaouz qui voit sa perspective fermée par un caravansérail devenu madrasa par l’audace du vizir Nadir Divan Begi et dont la façade affiche d’immenses simourgh au plumage de paon et bec de perroquet s’envolant en direction d’un improbable soleil androcéphale.

Et si on laisse un peu de côté l’Ark grandiose, reconstruit pour être la résidence des Mangït du Khanat de Boukhara, c’est pour mieux gouter le mysticisme de l’ordre des Nakchbandi, c’est pour mieux apprécier l’originalité du Chor Minor cantonné, comme son nom le célèbre, de quatre minarets. La Perse n’est d’ailleurs jamais très loin avec ses Tchahar Bagh, ses jardins aux quatre fleuves, reflet du paradis sur terre qui semblent inspirer le Chor Bakr peuplé de paons majestueux où l’on honore, tout à côté de Boukhara, le souvenir des quatre frères dont l’éminente spiritualité justifie la présence d’une khanaqah. Ils venaient du Khorasan à l’époque de ces Samanides qui construisaient notre mausolée à quatre côtés. La boucle est ainsi bouclée.

Je pouvais, émerveillé, le regard ébloui, repartir d’où je venais et j’aurais été un homme comblé. Le pays des Ouzbeks avait, à ce moment de mon périple, levé le voile et tissé une sublime image riche en couleurs, pareil à un suzani, admirable comme les mosaïques de céramique de la madrasa Miri Arab. Mais comment aurais-je pu t’oublier, Samarkand ? Dois-je t’appeler Maracanda ou Afrasyab ? C’est que ton histoire est bien longue ! C’est que tu incarnes la mythique route de la soie ! C’est que tu trames avec tant d’autres peuples et depuis si longtemps les beautés qui te parent !

Par quoi commencer ? Le palais des Ikhsides s’impose d’emblée. Cher roi Varkhuman, que donnerais-je pour être ce darpipat, ce chambellan te présentant en ambassade ces Iraniens ou ces Chinois chargés de rouleaux de soie, de colliers et d’innombrables cadeaux apportés par les peuples montagnards du Pamir ou du Tian-Shan ou ceux de la vallée fertile du Ferghana ? J’aurais salué quelques envoyés coréens et discuté avec quelques-uns de tes gardes turcs. Tu étais un zoroastrien zélé honorant tes ancêtres le jour du nouvel an, culte dynastique où la présence de tes épouses montées en amazone ou, pour la première d’entre elles, assise à dos d’éléphant à l’abri d’un palanquin, s’imposaient. Tes prêtres à dos de dromadaire, la bouche couverte par souci de ne pas souiller le Feu conduisaient les animaux au sacrifice, quatre oies et un cheval. Tu rendais hommage à ton allié Tang en imaginant l’impératrice et les concubines dans une barque flottant sur un lac agité par quelque dragon, tandis que l’empereur chassait le léopard. Les fonds bleus de cette fresque suggèrent la présence de peintres Tang à ta cour, sinon des artistes très doués influencés par ces derniers. Existe-t-il ailleurs, dans le même temps, semblable peinture avec tant de peuples qui se mêlent, bigarrure révélatrice d’une cité à la croisée des mondes.

Qutham Ibn Abbas y devançait Abu Muslim et se faisait décapiter par quelques sogdiens bien mal avisés. Qu’à cela ne tienne ! le fils d’al-Abbas, oncle paternel du Prophète qui était à la Mecque le gardien du puits Zamzam, ramassait sa tête et descendait dans un souterrain paradisiaque, un puits, où, dit-on, il festoie au son des eaux vives qui y coulent. Shah-e Zinda ! le Roi est vivant et que ne ferait-on pas pour lui ? autour de sa tombe se profile une grappe de mausolées, timourides pour la plupart, que scandent quelques chârtâq surmontés de dômes. Ce mashhad, haut lieu du martyre, se transforme inévitablement en un lieu de pèlerinage où l’on vient se recueillir sur les cercueils des femmes de la lignée de Timur, son épouse Tuman Aga, sa sœur ainée Kutlug Turka Aga, la cadette Shirin-bek Aga… On pérégrine dans ce mazar en empruntant un énigmatique escalier au nombre incertain de marches. On s’élève vers toujours plus de beauté, véritable ascension de l’âme transportée par un mystérieux élan en des hauteurs où la contemplation du divin ouvrage ne semble jamais s’épuiser. Qui sont les auteurs de ces merveilles en céramique émaillée et sculptée créant l’illusion de constructions tout en faïence, où les colonnes, les chapiteaux, sont couverts de reliefs polychromes comme travaillés au trépan, offrant au regard des motifs d’étoiles octogonales, d’arabesque au parcours sans fin, de calligraphie soignée exaltant aussi bien le Coran que Socrate ? Quels sont les maîtres ? Sans doute étaient-ils iraniens, venus de Perse ou du Khorezm par la volonté de Timur. Ce dernier a aussi, ailleurs dans la ville, son propre mausolée, le Gur i-Amir dont le dôme godronné s’anime de couleurs turquoise et bleue. Son tombeau est en jade, la base des murs se pare de plaques d’onyx et le reste se couvre d’un décor de kundal… en papier mâché !

Quelle ville as-tu laissé abominable dominateur, ce jour où à Otrar sur le Syr-Daria, alors que tu partais trop âgé pour une ultime conquête, celle de la Chine, on a crié Es-chaikh e-mat ? C’était le 19 janvier 1405. Tu quittais cette terre que tu avais rougie du sang des peuples soumis en laissant une ville majestueuse, faite d’édifices grandioses telle la mosquée de ton épouse préférée, Bibi Khanoum, à l’iwan écrasant, à la cour bordée de galeries à colonnes de marbre que tu faisais venir d’Inde par le moyen d’un convoi d’éléphants. Tout est hors norme dès que l’on songe à toi ! tes massacres autant que l’art qui porte ton nom, timouride. Quel invraisemblance de penser qu’après tes crimes de guerre tu pouvais jouir du plaisir d’écouter à ta cour les poèmes d’Hafiz. Tu aurais pu engendrer d’autres monstres et cependant, ton petit-fils s’appelle Oulough Beg. Il est le représentant d’un islam des lumières dans lequel l’astronomie occupe peut-être la première place. Insatisfait des observations déjà pointues d’al-Nihawandi à Gundeshapour, d’Abu-al-Wafa à Bagdad ou de celles d’al Tusi à Maragha, fort des connaissances d’al-Farghani et d’al-Biruni, héritiers des Grecs, entouré de savants tels Kadi Zadeh Roumi ou al-Kachi, tu construisais un double quadrant de 40 m de rayon pour relever la position de 1018 étoiles et établir tes tables, dites sultaniennes, dont la précision est redoutable. Tu ajustais l’inclinaison de l’axe de notre globe, tu déterminais la durée de l’année sur l’intuition que la terre tourne sur elle-même et autour du soleil ! L’intensité des discussions savantes dont tu étais l’initiateur dans ta belle madrasa plantée sur la place du Registan est telle qu’elle semble nous parvenir comme un lointain écho.

La madrasa d’Oulough Beg donne le ton avec son large iwan creusé d’un pishtaq où s’épanouissent des stalactites de faïence comme pour rappeler l’événement vécu par le Prophète dans la grotte du mont Hira. Si elle se coiffe très naturellement d’un diadème d’étoiles à seize, huit ou cinq branches insufflant l’étude de l’astronomie, elle se referme sur elle-même et cache sa cour où se répondent au miroir quatre iwans sur deux axes de symétrie, flanqués d’hujras sur deux niveaux qui laissent imaginer l’enseignement dense et pratique qu’y recevaient les étudiants auprès de leurs professeurs. Ce repliement sur soi est la force qui permet de tenter l’expérience intérieure, aventure aussi vaste et infinie que l’univers. Dès lors, les Ashtarkhanides, successeurs des Chaybanides ne pouvaient qu’ériger en face une madrasa qosh que quelques détails seulement distinguent de la précédente, telles ces deux coupoles godronnées de couleur turquoise qui l’encadrent. Mais aux étoiles d’Ouloug Beg se substituent maintenant, dans un paysage paradisiaque tissé de rinceaux fleuris, d’étranges lions-tigres aux dos surmontés de soleils androcéphales pareils à celui de Boukhara, et que précèdent des biches souriantes. Shir Dor ! est-ce une allusion au Tigre divin, au Lion d’Allah ? Et pour faire bonne mesure, on fermait la perspective de cette place mythique, le Registan, par la mosquée-madrasa Tilla Kari, « couverte d’or ». Que dire… ? que pour créer une telle merveille il faut croire en l’homme, à son goût de l’esthétique inspiré par une spiritualité sincère, capable de tous les prodiges, s’élevant à de divines beautés, se sublimant enfin ? Je plains ceux qui n’en n’ont pas conscience ou qui n’y sont pas sensibles, ou qui n’y croient pas, les mauvais démiurges bâtisseurs d’édifices virtuels, bassement économiques ou financiers, d’une vertigineuse inanité.

Comment, après ce voyage dans un ailleurs aussi fabuleux, pourrait-on être surpris de découvrir à Tachkent, le plus vieux Coran, celui d’Othman ?

Olivier Oberson, avril 2016

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  • Auteur des photographies : Olivier OBERSON

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