Acchla

Association pour la Connaissance de la Culture Historique Littéraire & Artistique


L'association

L’Oiseau-roi (compte-rendu du voyage en Ouzbékistan)

Du vendredi 09 septembre 2016 au dimanche 18 septembre 2016

  • Organisateur : ACCHLA

Il fallait briser l’entropie, que l’imaginaire visualise parfois comme un monstre. Il fallait regarder au-delà de ce monde analogique et désormais numérique, plus loin que cette technoscience qui nous minéralise tous. Il fallait aller contre la rationalité outrancière qui empoisonne cet Occident et qui le rend fou, mauvaise « mania » ! Car, dorénavant, tu me sollicites continuellement. Tu traces si bien tous mes faits, que je suis comme une fourmi dans la Data-matrice, empêchant de cette façon un quelconque rêve de germer en moi.

Il fallait partir et rêver de nouveau. J’ai suivi la route de l’Orient, celle du Tarim, qu’empruntaient les religions au temps du moine Faxian[1]. Là, j’étais comme un oiseau fasciné par l’éclat des couleurs qui, sous le ciel d’Asie-Centrale, en cette fin d’été, est incomparable. Saisi par tant de beauté, je cherchais, comme tant d’autres voyageurs, l’Oiseau-roi…

D’abord dans le Khorezm où il me semblait entendre l’écho de l’Avesta, le souffle de Zarathoustra. Mais ça me paraissait insaisissable comme un rêve qui s’évanouit au réveil sans qu’on puisse même en attraper une bribe. Je restais là, accompagné de la Bonne Pensée et de la Bonne Parole espérant qu’elles me permettraient d’accomplir la Bonne Action. Il fallait attendre.

Faisant étape à Khiva la Mystérieuse, je demandais à al-Khorezmi[2] où trouver le grand Simorgh. Mais plongé dans son algèbre et pris par l’énigmatique zéro qu’il rapportait d’Inde, inquiet par ce vide (qui n’est pas le rien !), il me dit d’espérer la venue des spirituels. J’ai patienté dans la mosquée Jumi, perdu dans une forêt de colonnes en bois, dont certaines ont été vues par Al-Bîrunî[3], l’immense savant, et son ami Ibn Sina[4], karagatchs finement sculptés par des artisans inconnus qui, cependant, ont tant marqué de leur virtuosité les Choresmiens qu’ils en ont fait une spécialité. J’ai attendu jusqu’à ce que Pahlavân Mahmud[5], l’homme aux grandes vertus, m’invite au recueillement dans son mausolée de faïence fine, coiffé d’une coupole montée sur trompes, paré d’un manteau polychrome ou les bleus l’emportent, tandis qu’à l’extérieur le dôme se distingue par un revêtement d’un vert très profond, rarissime. J’aurais pu le suivre, comme j’aurais pu me satisfaire de la mosquée d’été qu’on découvre à Kounia Ark, iwan monté sur des karagatchs d’orme et reposant sur des bases de marbre au décor orfévré, l’ensemble enrichi de carreaux de majolique qu’on attribue à un maître céramiste, Abdulla Djin. Mais alors, pourquoi ne pas me complaire au Harem du Tash Khawli ? Seyyîd ‛Ala’ al-Dîn[6] me suggérait plutôt de me rendre à Boukhara, la Sainte. J’avais franchi la première vallée.

Cette ville est aisée à reconnaître avec son minaret d’une insolente ancienneté, d’une vertigineuse hauteur et d’une arrogante beauté. Cette tour stupéfie l’âme des voyageurs qui observent par degrés les arrangements décoratifs en brique jusqu’à ce collier vernissé qui le couronne. Et l’on s’étonne que le père et l’oncle de Marco Polo y aient séjourné trois ans ! Eux qui pouvaient découvrir intacts la mosquée Mogoq-e Attari mais surtout le mausolée d’Ismaïl le Samanide qui ne compte pas moins de dix-huit combinaisons de briques ajustées avec une science inouïe. En ce Xe siècle, avant le passage de Gengis Khan, à quoi ressemblais-tu, Boukhara ? Aujourd’hui ton minaret se dresse au milieu d’un ensemble religieux où la façade de la mosquée Pâ-yi Kalân s’harmonise avec celle de la madrasa Miri Arab. Leurs décors de céramique polychrome et les coupoles entièrement revêtues d’un bleu turquoise enivrent, tandis que la cour de la mosquée nous plonge dans un silence contemplatif.

Curieuse impression, éminemment spirituelle, que de se retrouver dans l’espace intérieur d’une madrasa où les iwans se répondent au miroir, comme celle d’Oulough Beg, par exemple, dont la façade s’agrémente d’une torsade témoignant du style timouride. Plus tard, l’Ashtarkhanide Abdulaziz, faisait construire au miroir sa propre madrasa sur laquelle je découvrais, étonné, des kashis représentant, pour certains d’eux, de superbes oiseaux aux ailes éployées au-dessus de bouquets richement fleuris. Leur présence incongrue m’intriguait. J’allais au paisible Liab-i Havuz autour duquel se répartissent avec justesse une khanaqah et une madrasa réalisées par le vizir Nâdir Divân Begi. La façade de cette dernière m’enthousiasmait par la présence de grands simorghs rendus par des céramistes au goût suffisamment assuré pour traduire l’incomparable richesse des couleurs du plumage de l’Oiseau-roi qui, dans son envol, de curieux animaux dans ses serres, se dirige vers un soleil androcéphale faisant immanquablement penser à l’antique dieu de la renaissance, Syavouch, héros mythique et fondateur de la ville. Lumière et beauté sont bien là devant moi les clefs de la contemplation. Je franchissais la deuxième vallée.

Mais il fallait dépasser cette vision, comprendre que ce ne sont là que des images, qu’un reflet de mes rêves, le miroir d’une vérité. Boukhara ne manque pas de mausolées où l’on peut se recueillir sur la tombe de saints hommes. Chor Bakr, les Quatre Frères, attirent des paons au plumage ocellaire qui nous font croire au paradis où, comme dans un charbagh, coule l’eau des Quatre Fleuves : Tigre, Euphrate, Indus et Oxus ! Traversez l’Oxus et en « Trans-oxiane » vous serez transporté comme le Prophète l’a été, véritable miraj ! J’atteignais déjà la quatrième vallée.

Plus loin se trouvent la tombe et la khanaqah d’un des plus grands soufis de l’islam, Bakhauddin Nakshbandi[7]. Son mysticisme, fait du dhikr et d’une méditation silencieuse, est un chemin autrement plus ardu sur lequel, prenant sa bure en laine (tel un linceul – kafn) pour s’abstraire des mondanités, on se dépouille de tout pour atteindre l’extase, de la même façon que Rûmî, à Konya, y parvenait, mais par la danse et la musique. Hagard, pris par la folie (bonne « mania » !), je franchissais la cinquième vallée.

Je partais pour Samakand, la Grandiose, où les écoinçons du grand iwan de la célèbre madrasa d’Oulough Beg me proposaient, par leur décor d’étoiles à cinq, huit et seize branches, de tenter l’entreprise extérieure, c’est-à-dire astronomique : connaître l’univers. Mais, si l’univers est infini, quel peut être le sens d’une telle aventure ? J’entrais alors à l’intérieur de cette même madrasa où la cour à quatre iwans se répondant au miroir, bordés d’hujra sur deux niveaux, renforçait ma volonté de poursuivre l’autre quête, absolument spirituelle. Ce n’est pas un hasard si cette madrasa est aussi le lieu de refuge des soufis (khanaqah). Et j’ai franchi la sixième vallée.

Je comprenais le sens caché (le batin) de ce qui jusqu’alors n’était qu’apparent (le zahir). Il y a derrière ces façades resplendissantes de beauté, ces dômes turquoises ou d’un bleu azur, parfois verts comme à Bagdad la Ronde d’avant sa destruction par les Mongols, singulièrement godronnés comme au Gour Emir ou lisses comme à la mosquée de Bibi Khanoum, ces décors épigraphiques dans lesquels se cachent parfois les dits de Socrate, ces arabesques feuillues et fleuries qui créent des développements étendus ad-infinitum, ces giriks et autres compositions géométriques, quelque-chose de celé. Ce jeu sur l’infini, cette unité qui s’accorde si bien à la multiplicité, ne renverraient-ils pas à l’unicité et l’omniprésence de Dieu ? Il faut contempler et contempler encore ! Non ! la beauté n’est pas si avare d’émotion[8].

Je ne prétendrai pas être un imam, dépositaire du sens caché des choses. Mais comment ne pas reconnaître sur la façade de la madrasa Shir Dor, le Tigre divin, le Lion d’Allah (identiques dans la mythologie islamique) qui incarnent Ali, Quatrième Calife Bien Guidé ? Ici, les deux tigres-lions se détachent sur un fond de végétation luxuriante, mais ordonnée par le souci de la composition géométrique, précédés chacun d’une antilope, le saïga eurasiatique vraisemblablement, tandis que nos soleils androcéphales logés aux écoinçons de l’arc de l’iwan, derrière les fauves, resplendissent sur ce merveilleux paysage. Éblouis, on s’oublie soi-même. On devient autre, par la contemplation. Bien guidé, on peut sûrement cheminer sur cette voie spirituelle.

Halluciné par tant de beauté, délirant, j’entrais dans la nécropole du Roi Vivant, Shah-i Zindah, où le cousin du Prophète, Qutham Ibn Abbâs, nous reçoit dans son paradis décoré des plus belles mosaïques de céramique faites de morceaux composés qui conservent leur couleur dans une totale plénitude. Il connaissait Othman, le Troisième Calife Bien Guidé, à qui l’on donne le premier Coran que l’on voit à Tachkent, sanctuaire parmi les sanctuaires.

Sur des milliers d’impétrants et comme vingt-sept autres de mes camarades-oiseaux seulement, j’avais atteint la septième vallée ! Quel beau chiffre… trois fois neuf !

Or, dans ce lieu extraordinaire, quel ne fut pas notre surprise de nous mirer dans les yeux étincelants du grand Simorgh[9]. Par un jeu de miroir, notre quête était arrivée à son terme. Nous étions devenus ce que nous contemplions et cette fusion a été pour nous le seuil d’un anéantissement…

Nous n’étions plus rien, et nous pouvions dès lors, parvenus à ce degré de contemplation, rêver de nouveau.

Olivier Oberson, compte rendu de voyage, 19 septembre 2016

[1] Moine bouddhiste chinois, pèlerin, auteur d’une description de l’Inde au début du 5e siècle de notre ère.

[2] Vers 780-850.

[3] Né à Kath en 973 et mort en 1050

[4] Notre Avicenne (980-1037)

[5] 1247-1326/28

[6] Sage soufi mort en 1303 à Khiva

[7] 1318-1389

[8] Pour Marie Ferranti, dans La Princesse de Mantoue, la beauté est avare d’émotion.

[9] Farid al-Din Attar, La Conférence des oiseaux / « Ton image est dans mon œil, Ton mémorial sur mes lèvres, Ta demeure en mon cœur, mais où Te caches-tu donc ? » (le Dîwân de Hallaj)

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  • Auteur des photographies : Olivier OBERSON

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