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Association pour la Connaissance de la Culture Historique Littéraire & Artistique


L'association

L’Amour se taillant un arc dans la massue d’Hercule de Bouchardon

L’itinéraire du sculpteur Edme Bouchardon (Chaumont-en-Bassigny 1698 – Paris 1762)

Son père Jean-Baptiste, modeste sculpteur provincial, l’a formé. À l’âge de 24 ans il entre dans l’atelier de Guillaume Coustou, à Paris, et, dès 1723, il remporte le premier prix de sculpture ce qui le conduit à l’Académie de France à Rome où il est pensionnaire du roi avec Lambert-Sigisbert Adam.
Edme Bouchardon se passionne pour l’Antiquité classique et l’archéologie. Il restera neuf ans en Italie. Selon les règlements l’Académie, les sculpteurs devaient faire une copie d’une statue classique pour le roi pendant leur séjour. Bouchardon copie le Faune Barberini qui adopte cette position alanguie typique du style baroque hellénistique du 3e s. av. n. è., inspiré de Praxitèle qui déjà, au 4e s. av. n. è. façonnait des personnages langoureux, parfois mélancoliques qui séduiront les artistes hellénistiques (et seront abondamment copiés par les Romains). Tout en préservant la beauté de l’original classique, le Faune endormi de Bouchardon (Louvre) est peut être plus naturaliste et sensuel, s’adaptant à l’esprit du 18e s. Il réalise des bustes influencés par l’antique : le portrait du baron Philip von Stosch (antiquaire prussien qui vivait à Rome et à Florence) qui est un des premiers bustes néo-classiques de l’art européen. Parallèlement il ne peut ignorer la leçon du baroque romain et de Gian Lorenzo Bernini à qui il emprunte son style en réalisant le buste du Pape Clément XII très remarqué pour l’analyse psychologique et le rendu des tissus. Cependant, c’est le classicisme qu’il retiendra de ce long séjour italien, à la différence de ses contemporains les plus admirés, les Adam et les Slodtz. Si ces derniers s’épanouissent dans le style rocaille, Bouchardon s’en détourne pour revenir à un idéal classique, inspirant un mouvement culturel qui allait l’emporter en Europe dans la deuxième moitié du XVIIIe s. : le néo-classicisme. À ce titre, Charles-Nicolas Cochin (1715-1790, ordonnateur des beaux-arts sous la direction du marquis de Marigny, et secrétaire-historiographe de l’Académie royale), admirait Bouchardon pour avoir « amené le goût simple et noble de l’antique ». Bouchardon retourne en France en 1732. Il reçoit plusieurs commandes royales, notamment les groupes latéraux du bassin de Neptune à Versailles, dont le fameux Protée dans une veine baroque. Bouchardon obtient la charge de dessinateur de l’Académie des Inscriptions en 1737, dont il exercera la fonction jusqu’à sa mort. Le graveur, libraire, historien d’art et marchand-collectionneur d’estampes Pierre-Jean Mariette (1694-1774), le considérait comme un des plus grands dessinateurs de son temps. Bouchardon exposait des dessins sans rapport avec sa sculpture aux expositions du Salon de Paris entre 1737 et 1746. C’était très inhabituel à l’époque, surtout pour un sculpteur. Bouchardon a diffusé bon nombre de ses œuvres grâce à sa collaboration avec le comte de Caylus (1692-1765, « archéologue », antiquaire, homme de lettres et graveur français), et Étienne Fessard, graveur professionnel, qui ont contribué à établir sa réputation de dessinateur prolifique. Certains de ses dessins à la sanguine se hissent au niveau de la peinture historique, annonçant ceux de David. L’Académie des inscriptions et des Belles-Lettres avait la double mission de faire progresser les connaissances sur l’antiquité et l’histoire classique et de fournir des inscriptions à la gloire du roi. La tâche principale de Bouchardon était de dessiner des médailles sur des idées développées par les académiciens. Certaines étaient distribuées annuellement aux membres des administrations royales, tandis que d’autres commémoraient les événements majeurs du règne de Louis XV. Pour l’abbé Languet de Gercy, il réalise un décor pour l’église Saint-Sulpice, dont il donne les modèles et exécute en partie l’ensemble : un collège de huit apôtres avec le Christ appuyé sur la Croix et la Vierge de douleur (1734, in situ). Le sculpteur reprendra la figure du Christ pour son morceau de réception à l’Académie (1745, Louvre). Une de ses œuvres les plus marquantes est la fontaine de la rue de Grenelle (1739-1745), commandée par la ville de Paris. Les statues allégoriques de la Ville de Paris, de la Seine et de la Marne sont accompagnées de bas-reliefs représentant des Jeux d’enfants s’inscrivant dans la tradition de la sculpture française, en référence aux reliefs de Jean Goujon, provenant du soubassement de la fontaine des Innocents (Paris), datée de 1549. La grâce qui émane de ces enfants évoque aussi les tribunes des chantres de Luca della Robbia et de Donatello du museo dell’Opera del Duomo de Florence. Enfin, la dernière grande commande de Bouchardon est une statue équestre monumentale en l’honneur de Louis XV qui se dressait sur la place Louis XV (l’actuelle place de la Concorde) à Paris.

Une oeuvre controversée

L’Amour se taillant un arc dans la massue d’Hercule de Bouchardon a été commandé en 1740 par Philibert Orry, directeur des Bâtiments du Roi. Il expose le modèle en plâtre au Salon de 1746. Soucieux de réaliser lui-même les travaux de ponçage et polissage, le marbre est réalisé de juillet 1747 à mai 1750. Le sculpteur sera payé 21 000 livres, somme exceptionnelle pour un sculpteur. L’artiste s’inspire de l’Éros archer, une œuvre romaine du IIe siècle d’après Lysippe. L’autre source de Bouchardon est le tableau du Parmesan, L’Amour se taillant un arc (Vienne, Kunsthistorische Museum). Comme ses contemporains (Pontormo, Bronzino, Lotto), Parmesan, nourri de la pensée platonicienne, s’est s’emparé du thème de Cupidon. Dès l’époque hellénistique (puisque le motif viendrait de Lysippe), Cupidon est doté d’un arc et d’un carquois avec des flèches : le thème est celui d’Eros dépouillant Héraclès de ses armes, c’est-à-dire domptant la Force. Le triomphe de l’Amour sur le monde renvoie au thème de l’Omnia vincit amor de Virgile (Eglogues, X, vers 69). Parallèlement Bouchardon fait des études d’après un modèle vivant. Les dessins sont d’une vérité naturaliste déconcertante pour un esprit des Lumières. Le rendu vériste d’un corps d’adolescent qui n’est pas encore tout à fait formé, dérangeait particulièrement. Voltaire s’interroge : « Pensez-vous que l’Amour faisant tomber des copeaux à ses pieds, à coups de ciseau, soit un objet bien agréable ? De plus, en voyant une partie de cet arc qui sort de la massue, devinera-t-on que c’est l’arc de l’Amour ? […] Il y a longtemps qu’on a peint l’Amour jouant avec les armes de Mars, et cela est en effet pittoresque, mais j’ai peur que la pensée de Bouchardon ne soit qu’ingénieuse. » Diderot donne son avis : « Il me semble qu’il faut bien du temps à un enfant pour mettre en arc l’énorme solive qui armait la main d’Hercule. Cette idée choque mon imagination. Je n’aime pas l’Amour si longtemps à ce travail manuel. » L’Amour est vu comme un « garçon charpentier » pas digne de l’Éros antique. La réception publique du marbre présenté à Versailles n’a été pas positive. Destiné au Salon d’Hercule de Versailles où François Lemoyne (Paris, 1688-1737) avait peint L’Apothéose d’Hercule (1732-1736) et dont Voltaire disait : « Il n’y a pas en Europe de plus vaste ouvrage de peinture que le plafond de Lemoyne et je ne sais s’il y en a de plus beaux », Marigny précise dans une lettre datée de 1752 que : le roi ne la veut absolument pas dans le salon d’Hercule. La sculpture est aussitôt envoyée au château de Choisy pour être exposée dans l’orangerie, petite demeure utilisée comme retraite par Louis XV et sa maîtresse Madame de Pompadour. Le nouvel emplacement de la statue convenait bien mieux : il correspondait davantage à un message amoureux.

Bouchardon est manifestement en avance sur son temps. D’abord par le style naturaliste qu’il impose et qui s’oppose aux tendances rocailles de l’époque. Ensuite par sa grande culture classique. L’Éros qui se taille un arc dans la massue d’Hercule est celui des néoplatoniciens. Il est Phanès, « Celui qui relève », la seule force de l’univers capable de conduire l’âme, immortelle, vers sa patrie d’éternité. Sans Éros qui vainc tout (même la mort), Héraclès ne peut pas connaître l’Apothéose. L’idée de l’Amour de Bouchardon sous le plafond de Lemoyne est celle d’un Hercule qui, abandonnant ses armes, est transporté par l’Amour vers sa demeure céleste.

Cependant, certains critiques et artistes ont apprécié la nouveauté de ce qui est maintenant reconnu comme le chef-d’œuvre de Bouchardon. Incarnation parfaite de son esthétique, Cupidon combine la simplicité des formes de l’art ancien avec une attention fidèle à la nature. Bouchardon a habilement différencié les textures de surface et certains détails, tels que l’épaisseur effilée des ailes de Cupidon, sont virtuoses. Cela crée un contraste qui donne à la peau du jeune dieu une texture lisse et un corps élégant.

En 1783, un pendant est commandé à Augustin Pajou, qui choisit Psyché abandonnée (musée du Louvre). Lorsque Pajou présente son modèle en plâtre au Salon de 1785, le rendu naturaliste d’un corps de femme aux formes épanouies fait scandale : l’œuvre est retirée pour indécence !

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