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Association pour la Connaissance de la Culture Historique Littéraire & Artistique


L'association

La Vierge voilée de Giovanni Strazza

Quand l’excès de virtuosité conduit à la fadeur

En art, l’excès de virtuosité est une impasse dans laquelle certains peintres ou sculpteurs s’engagent. Forcer sa technique pour créer une œuvre qui ne repose que sur un effet visuel a peu d’intérêt. C’est aussi vrai pour l’architecture, notamment concernant les bâtisseurs contemporains qui recherchent la prouesse technique et imposent dans l’espace des volumes, qui ne sont là que pour ce qu’ils sont. Ces auteurs d’œuvres à la virtuosité forcée et finalement facile, singulièrement en manque d’inspiration et de renouvellement, ont détourné leurs disciplines, ce que Marcel Duchamp, au début du XXe siècle, a fait éclater au grand jour, plaçant l’art contemporain sous de meilleurs auspices. Giovanni Strazza est de ceux-là et la virtuosité de sa Vierge voilée se traduit par un traitement spécial du voile de marbre qui recouvre la tête, tout en laissant voir les traits physionomiques. Il s’agit d’un très vieux procédé que maîtrise Strazza redevable à la fois aux grecs de l’Antiquité et aux artistes baroques.

Le panneggio bagnato est une technique de sculpture mise au point par les Grecs de l’Antiquité qui profitaient de l’exceptionnelle qualité de leurs carrières de marbre. Or, contrairement à une idée reçue, ce matériau est plus facile à travailler que certaines pierres. Il est idéal pour la représentation du mouvement et de la fluidité du corps humain. En outre, le marbre permet aux sculpteurs de rendre compte des chairs et des carnations tout autant que des plis délicats des tissus. Le panneggio bagnato est un drapé mouillé, dont l’effet consiste à habiller une figure tout en faisant ressortir ses formes anatomiques. Le sculpteur voile un corps pour mieux révéler sa beauté. A la Renaissance, cette recherche du beau drapé relève d’une observation naturaliste poussée, notamment chez Léonard de Vinci ou Albrecht Dürer.

La Cappella Sansevero de’ Sangri (la Pietatella « Sainte-Marie-de-la-Pitié », 1749-66, Naples)

La Pietatella est une chapelle napolitaine aménagée entre 1749 et 1766 dans le palais de Raimondo di Sangro, prince de San Severo (1710-1771). D’où son nom : la Cappella Sansevero de’ Sangri. Le prince est connu pour avoir inventer des « machines anatomiques humaines » qui sont actuellement conservées dans la crypte de la Cappella Sansevero à Naples. Militaire, écrivain et académicien italien, il était aussi versé dans l’occultisme et dans l’alchimie. Libre penseur et franc-maçon, sa « mauvaise réputation » lui vaut d’être excommunié par le cardinal Giuseppe Spinelli, ce que le pape Benoît XIV annulera par la suite. Raimondo di Sangro transforme sa chapelle et la crypte en un temple maçonnique orné de sculptures en marbre dans un style rococo. On y découvre la Pudeur d’Antonio Corradini, la Désillusion de Francesco Queirolo, le Christ gisant et voilé de Giuseppe Sanmartino.

La Pudeur relève d’une iconographie traditionnelle consignée dans l’Iconologia de Cesare Ripa. Le savant italien décrit la personnification de la Pudicité avec un voile sur la tête. L’attribut du voile n’est pas propre à la Pudeur. On le rencontre sur la tête de la Chasteté, de l’Âme bienheureuse, entre autres. Plusieurs représentations de la Chasteté sont possibles, dont une à propos de laquelle Cesare Ripa dit qu’il n’y eut jamais de beauté plus grande. Sa robe blanche ressemble à peu près à celle d’une Vestale, avec une ceinture sur laquelle une inscription précise CASTIGO CORPUS MEUM, c’est-à-dire « je châtie mon corps ». Ripa donne le sens du voile : « à cause, dit saint Grégoire, que c’est le propre des âmes pudiques d’empêcher soigneusement que le vice n’entre chez elles par les yeux, et de les détourner pour cet effet des objets déshonnêtes. » (traduction de Baudouin dans la version française du XVIIe siècle). Enfin, cette Chasteté est accompagnée de Cupidon à ses pieds, vaincu, les yeux bandés et l’arc rompu. Ce portrait est intéressant, d’abord parce qu’il ne distingue pas vraiment la pudicité de la chasteté, ensuite parce qu’il dépeint une personnification belle, attirante, liée à Cupidon. Cette belle femme se détourne des plaisirs qu’elle a manifestement goûtés et son voile la protège désormais du vice. Le voile fait barrière aux vices qui s’introduisent par les yeux. Il rend la Chasteté aveugle aux vices, mais cette dernière donne à voir sa beauté. Le voile sculpté par Corradini sur le corps de la Pudeur est proprement impudique, saisie dans une nudité voilée et fleurie de roses. Contemplant avec nos yeux cette oeuvre d’art, nous devenons des voyeurs qui jouissons de la beauté de ce corps sensuel et peut être même voluptueux, sans nous rendre compte que le vice peut pénétrer par nos yeux. Corradini se fera une spécialité de ce type de figure voilée, un tour de force qu’il utilise pour représenter les figures les plus diverses : la Foi, la Pudeur, Sarah, la Vérité.

À partir de 1752, Francesco Queirolo travaille à la décoration de la Cappella Sansevero, à Naples. Il y réalise son chef-d’œuvre, Il Disinganno (« La Désillusion »), qui représente un homme pris dans un filet. Cet homme qui tente de se libérer du filet qui l’enserre pourrait être un pécheur s’efforçant de revenir à une vie pieuse, ou bien l’homme des lumières qu’était Raimondo di Sangro qui se débarrasse de l’obscurantisme grâce à la raison. Un ange tire le filet, symbole d’embûche ou de piège, qui couvre la Désillusion, cependant qu’il est monté sur un globe. Comme cela, il évoque l’Amour qui vainc tout, allusion pythagoricienne et néoplatonicienne à la seule force dans l’univers capable de transporter l’âme bienheureuse dans sa patrie céleste pour l’éternité.

Le Christ voilé a d’abord été commandé au sculpteur Antonio Corradini qui réalise une esquisse en terre cuite, aujourd’hui au Musée national de San Martino. Corradini meurt en 1752 et c’est à Giuseppe Sanmartino qu’est confiée la statue. Giuseppe Sanmartino donne une représentation plutôt rare d’un Christ entièrement enveloppé dans son linceul, traité par le sculpteur comme un voile transparent et léger qui donne à voir toute la physionomie du corps du Christ, jusque dans ses stigmates, que rappellent encore les Arma Christi, les instruments de la Passion : couronne d’épines, pinces et clous posés à côté du corps étendu. Le voile est un morceau de virtuosité qui a toujours étonné au point qu’on a pu raconter que Raimondo di Sangro, le prince commanditaire, savant alchimiste, aurait enseigné au sculpteur la « calcification du tissu en cristal de marbre ».

Ce programme iconographie ambitieux doit se comprendre sous l’angle d’une initiation maçonnique. On joue constamment sur la lumière et l’obscurité, sur l’acte de voiler et dévoiler. La chasteté se voile d’un très léger drapé pour mieux nous dévoiler son corps, plaisir des yeux qui, cependant, n’est qu’une illusion qui nous plonge dans l’obscurité. La désillusion se débarrasse de son lourd filet et voit au grand jour, dans la lumière, l’Amour qui vainc tout et, en particulier, les plaisirs de ce monde. Au centre de la chapelle, le Christ dans son linceul, opère ce passage de l’obscurité à la lumière, de la mort à la vie éternelle. Dans ce cheminement difficile, encore faut-il se débarrasser du voile des illusions.

Giovanni Strazza, sculpteur lombard (né en 1818 à Milan et mort en 1875)

On sait très peu de choses sur lui, sinon qu’il a été formé par Pietro Angiolo Tenerani et qu’il a enseigné à l’Académie des beaux-arts de Brera de 1860 à sa mort. Le succès de sa Vierge voilée l’a conduit a en produire nombre de variantes. Ce genre de virtuosité qui confine à la mièvrerie a provoqué un vive réaction dès la fin du 19e s. Le Manifeste du futurisme publié en 1909 par Filippo Tommaso Marinetti exprime le plus nettement ce dégoût du modèle classique. En voici quelques extraits : « Nous voulons démolir les musées et les bibliothèques, combattre la moralité et toutes les couardises opportunistes et utilitaristes […] Nous ne voyons pas d’inconvénient à déclarer que la splendeur du monde s’est enrichie d’une nouvelle beauté la beauté de la vitesse. Une automobile de course, avec sa carrosserie ornée de gros tubes pareils à des serpents à l’haleine explosive […], une automobile de course, qui semble courir sur de la mitraille, est plus belle que la Victoire de Samothrace. » En répétant jusqu’à la nausée l’effet virtuose du voile sur un visage, Strazza, Monti, Benzoni et autres adeptes du Purisme italien, ont provoqué, sans le vouloir, une révolution artistique qui était, de longue date, très attendue.

Giorgio de Chirico puis Magritte détournerons d’une façon magistrale ce motif du voile sur la tête (Les Amants, 1928). Ce faisant, ils rendent compte d’une tendance fondamentale dans l’art du XXe siècle : la disparition de la figure humaine à laquelle on préfère la représentation de l’automate, du mannequin, de la poupée, de la figure masquée. L’histoire du XXe s., marquée par ses deux guerres, n’est pas étrangère à ce phénomène de substitution. Il est difficile d’idéaliser l’homme selon les canons classiques des Grecs de l’Antiquité après la Shoah.

Reste une question qu’on laissera en suspens, par peur de la réponse qu’on pourrait apporter : pourquoi un tel engouement pour ces sculptures d’une fadeur sidérale sur les réseaux sociaux ? On peut apporter un embryon de réponse : communiquer par réseaux sociaux interposés revient à porter un voile sur le visage ou, carrément, un drap comme les Amants de Magritte.

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