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Association pour la Connaissance de la Culture Historique Littéraire & Artistique


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La Sainte Face de Claude Mellan (1598-1688)

Claude Mellan est un graveur français du XVIIe s. qui se spécialise dans la taille-douce. Il s’agit de graver en creux au burin le dessin sur une plaque métallique (la matrice). Cette technique se distingue de la taille d’épargne, c’est-à-dire quand l’estampe est obtenue à partir d’une matrice avec le dessin en relief. Vers 1570, à Rome où il ouvre une école, Cornelis Cort (v. 1533-1578) avait révolutionné la technique du burin en remplaçant les traits brefs et uniformes des anciens graveurs par des sillons plus profonds et un trait plus long et variable, ce qui permit d’enrichir la gamme des tons et de mieux moduler l’ombre et la lumière. Au XVIIe s. des artistes comme Claude Mellan suivent cette idée et on arrive à la taille unique, c’est-à-dire à reproduire toute une image d’un seul trait, s’enroulant en spirale (La Sainte Face de Claude Mellan). D’une façon générale, dans la taille-douce, les lignes ou les points du dessin sont creusés dans une plaque de métal lisse. L’encre de la gravure en creux est déposée dans les tailles et essuyée sur le reste de la planche. L’estampe se fait sous forte pression : le papier va « chercher » l’encre dans les creux de la plaque gravée. Dans cette technique il y a comme un jeu de vides et de pleins qui se retourne sur lui-même puisque ce sont les creux qui s’emplissent d’encre et les reliefs qui sont vidés de leur encre, cependant que l’image en négatif sur la plaque devient positive sur le papier. C’est la définition même du suaire qui donne en positif le visage du Christ qui s’y est imprimé.

Claude Mellan s’ouvre aux nouveautés techniques et stylistiques des Italiens et s’inspire de Jacques Callot, graveur lorrain de génie qui, en 1614, est admis parmi les artistes pensionnés à Florence par le grand duc de Toscane. Grâce à Parigi – grand ordonnateur des fêtes princières et inventeur de l’opéra – Callot fait l’expérience des cérémonies et des fêtes florentines tout en approfondissant les techniques de gravure, comme l’eau-forte. L’itinéraire de Callot, rentré d’Italie en 1621 croise celui de Claude Mellan qui, fortement impressionné par son talent, se rend à Rome en 1624 où, en plus d’étudier les meilleurs burinistes, se rapproche de Simon Vouet et de Le Bernin. L’estampe de Claude Mellan intitulée Les Satyres ou Les Moqueurs réalisée après son retour d’Italie en 1636, montre tout ce qu’il doit aux italiens et à Callot. Les satyres se moquent d’un dessin qui semble accroché à un arbre ou qu’ils ont décroché de l’arbre. C’est peut être la référence à un usage antique. En effet, pour remercier ou honorer un dieu, les fidèles accrochaient aux arbres du sanctuaire des tablettes de terre cuite ou de bois, percées d’un trou pour les suspendre et même des peintures, comme le célèbre tableau de Cébès. Ici, le dessin reproduit au centre un âne qui piétine un livre et quelques objets tels des compas et équerres. Les satyres se moquent du monde, c’est pourquoi l’un d’entre eux est assis sur un orbe. La gravure est une Vanitas.

La Sainte Face du Christ sur le voile de Véronique est exécutée en 1649 d’une seule spirale de burin. Il y a dans cette gravure deux choses : le choix d’un sujet qui prétend rendre ses traits physionomiques au Christ et une technique virtuose pour l’illustrer. Plusieurs récits racontent l’invention de l’image du visage du Christ. Cette image reproduit un prototype miraculeux ou merveilleux, c’est-à-dire légendaire. Le Mandylion est le tissu portant le portrait du Christ. Sa première mention remonte au VIe s. et se rapporte à la cité d’Édesse. Le roi de cette ville, Abgar V, envoie une délégation auprès de Jésus. A cette occasion on fait son portrait que l’on rapporte au roi. Ce portrait est ensuite transporté à Constantinople au Xe siècle où il devient le Palladion impérial. Il disparaît au cours de la 4e croisade (1204) puis réapparaît à la Sainte-Chapelle pour disparaître finalement à la Révolution. L’histoire connaît quantités de variantes. On raconte que l’apôtre Thomas envoie Thaddée d’Édesse avec un portrait de Jésus auprès d’Abgar malade, qui sera guéri miraculeusement à la vue de ce portrait. On raconte aussi qu’une femme nommée Véronique – identifiée à Bérénice (celle « Qui porte la Victoire ») dans la tradition chrétienne orientale – a peint le portrait de Jésus. Présenté à l’empereur Tibère qui était malade, ce portrait le guérit. Dans cette légende, Véronique se substitue à Thaddée et Tibère à Abgar. On raconte encore que l’une des femmes qui suivent Jésus sur le chemin du calvaire essuie le visage du Christ avec un linge au moment où il tombe sous le poids de la croix. Par miracle, ce visage du Christ s’imprime sur ce linge, appelé par la suite voile, suaire, vera icona ou veronica. Le saint suaire de Turin n’est qu’un avatar de ces tissus. Pour un graveur dont le métier est de créer des images à imprimer, ce récit ne peut avoir qu’une portée immense. L’artiste s’identifie au peintre qui réalise le prototype du portrait du Christ, tandis que l’imprimeur s’identifie à Véronique. La matrice pressée sur le support s’apparente à l’empreinte du visage du Christ sur le tissu. Partant, le papier peut être vu comme le suaire lui-même. Ainsi, et magistralement, l’artiste Claude Mellan coordonne-t-il le sujet (« le voile de Véronique ») et la technique pour le représenter.

La Sainte Face est réalisée d’une seule spirale de burin partant du bout du nez de la figure divine, une ligne unique qui se déploie en spirale à partir du centre de l’image vers ses limites. Ça nous conduit à la deuxième chose : la spirale qui, ici, s’apparente à un véritable labyrinthe. L’interprétation chrétienne du labyrinthe explique qu’au Moyen Age on le voit souvent tracé en dalles noires et blanches sur le sol des églises : les noires délimitent le labyrinthe tandis que les blanches tracent le chemin du labyrinthe. Ils existaient en France dans des édifices gothiques, mais ont été détruits pour la plupart à la fin de l’Ancien Régime. La complexité de son parcours pour se rendre depuis l’entrée représentant la vie humaine jusqu’au centre figurant la Jérusalem céleste, symbolise le cheminement difficile du chrétien avant d’accéder à la récompense éternelle. La taille de certains labyrinthes permettait parfois aux fidèles d’exécuter le parcours symbolique à genoux. Le chrétien qui emprunte un labyrinthe est un pèlerin. Son errance ne peut aboutir que si son âme permet au Verbe divin de la guider lors de ce pèlerinage. Il faut donc que l’âme soit assez vertueuse pour écouter la Voix divine. La spirale de la Sainte Face de Mellan est un parcours, un très long cheminement, un labyrinthe dans lequel le pèlerin pénètre pour atteindre le Christ qui est le centre du monde. Le pèlerin aura soin d’emprunter le chemin blanc délimité par le trait noir. C’est une gravure blanche qui est réalisée à l’encre noire, un positif qui apparaît, comme par miracle, à partir d’un négatif reproduisant les traits du Christ mort. L’impression restitue le miracle du suaire que matérialise le papier. L’image ne manque pas de ressusciter le Christ.

Sainte Face, 1649, gravure, Bibliothèque Nationale, Paris

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