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Association pour la Connaissance de la Culture Historique Littéraire & Artistique


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L’« art contemporain » et l’état de servitude bienheureuse

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Pour Jean-Baptiste Clamence, « Le style, comme la popeline, dissimule trop souvent de l’eczéma. »[1]

En 2016, je visitais l’exposition « traités de paix » au musée de San Telmo à San Sebastián. J’en sortais anéanti par le discours tenu en guise d’explication. Outre le mélange des genres artistiques, des périodes et la subjectivité des œuvres présentées, de qualité mais qui auraient pu être tout autre, les textes qui soutenaient cette construction artificielle s’appuyaient sur nos philosophes et penseurs du 20e s. dont on déversait les citations afin de donner un sens, factice, à ce que l’on voyait et de façon à établir un lien, arbitraire, entre les œuvres que j’appréhendais tout autrement. Je restais paralysé intellectuellement sans la possibilité de développer une quelconque critique. Je ne voyais pas comment m’y prendre. Les philosophies de la déconstruction qui avaient été sollicitées pour expliciter la manifestation avaient sûrement fait leur office : nous laisser sans voix. Tétanisé, je suis resté dans cet état deux ans, jusqu’à ma découverte du livre d’Annie Le Brun : « Ce qui n’a pas de prix »[2]. Cette grande dame m’apportait enfin les éléments d’une critique raisonnée qui m’auraient servi deux ans plus tôt. Car, il fallait bien l’esprit éclairé d’une philosophe pour passer au filtre de l’analyse rationnelle les manifestations artistiques d’aujourd’hui, quelles qu’elles soient. Le Mucem comme le musée des Confluences laissent cette même impression de confusion provoquée par un affichage irraisonné d’œuvres de tous horizons mélangées le plus souvent à l’« art contemporain » aux dépens des repères historiques, géographiques, culturels, religieux propres à chaque civilisation. Les grossiers parallèles établis donnent l’idée que chaque peuple a les mêmes préoccupations, hier comme aujourd’hui, ce qui justifierait un « vivre ensemble » dont le ciment serait la culture artistique. Encore faudrait-il rappeler ce que cache la formule du « vivre ensemble »[3] et que le message qui tend à faire disparaître les différences doit être délivré avec infiniment de précaution. L’altérité, la diversité, la singularité sont le gage de l’échange et de la communication en dehors de toute globalisation. La présentation thématique ou le rassemblement d’œuvres autour d’un concept que l’on veut fédérateur est sans doute très ludique pour un public touristique qui ne cherche guère que l’attraction et aussi plus rentable pour un musée traditionnel, mais pour éviter les raccourcis abusifs, les rapprochements partiaux et tendancieux, les idées préconçues et pour tout dire, la bouillie culturelle, ça impliquerait de la part du visiteur une connaissance très approfondie des civilisations.

Ce que je découvrais en lisant Annie Le Brun dépassait tout ce que j’aurais pu imaginer.

On savait déjà que le capitalisme forcené de nos sociétés globalisées était parti en guerre contre le silence, le sommeil, la rêverie, la passion. Ce que l’on sait moins c’est qu’il s’attaque désormais à l’esthétique. La beauté du monde en est considérablement troublée. Et, puisque l’ensemble des activités humaines est assujetti à la finance, on ne s’étonnera pas qu’il en soit de même pour l’art, spécialement « contemporain ».

Une aristocratie du profit s’est constituée. Elle vient du monde du luxe, de la mode, du design, de la publicité… et s’attache viscéralement au monde de l’art dans le seul but de spéculer et gagner. Progressivement, elle a mis la main sur « l’art contemporain » pour en faire un logo, une marque. Elle vise la « transmutation de l’art en marchandise et de la marchandise en art »[4]. Surtout, elle oriente l’activité artistique de notre temps dans une seule direction : le profit !

Un « art officiel de la mondialisation » s’impose à notre insu. C’est « l’art des vainqueurs »[5]. Il suffit de se rendre dans un aéroport, n’importe lequel, pour retrouver partout la même esthétique, cadre des mêmes services, produits, publicités, celles, notamment, qui vantent les expositions qu’il faut voir (qui auront circulées dans le monde entier sinon l’opprobre tomberait sur la capitale qui ne les aurait pas accueillies !), mais encore les artistes qu’il faut considérer comme tel et qui sont passés dans le camp des « vainqueurs » (Damien Hirst, Jeff Koons, Anish Kapoor, etc.). Comme les trésors du Temple de Salomon transportés par les soldats romains de Titus, les « vainqueurs » pillent les innovations artistiques du 20e siècle et les détournent à leur avantage. C’est le butin des barbares.

Or, ce sont toutes « les forces réunies du marché, des médias et des grandes institutions publiques et privées, sans parler des historiens d’art et philosophes appointés qui s’en font les garants »[6]. C’est ce qu’Annie Lebrun appelle le « réalisme globaliste », comme il a existé un réalisme socialiste. Ce réalisme illustre le totalitarisme marchand.

L’« esthétique de la marchandisation », véritable « beauté contrefaite », conduit à une désensibilisation contre laquelle on ne peut plus grand chose dès lors que la critique est en crise. Se met en place un genre d’asservissement, voire de corruption d’autant plus insidieux qu’il ne se dit pas. Surtout, ce réalisme globaliste affiche sans complexe la laideur, le déchet, la décomposition des corps qui, de même que la beauté du monde ennoblit l’humanité, nous avilissent provoquant « une déshumanisation sans merci »[7], l’anéantissement de la spécificité des êtres. Car la singularité individuelle ne passe pas par les réseaux sociaux, les GAFA ne faisant qu’accélérer le phénomène de « soumission de la volonté individuelle »[8], ni par une coupe de cheveux en apparence originale, ni même un tatouage, à la fois marquage faisant du corps un emballage et signe d’appartenance et de soumission à la mode pourvoyeuse d’identités falsifiées et dirigée par les industries du luxe.

Les hôtels parisiens exacerbent le luxe en faisant appel à Philippe Stark. C’est le triomphe de l’art des vainqueurs. Le « design généralisé » relève d’une « cosmétisation du monde », d’un art du camouflage dont l’ambition est double : nous soumettre à l’esthétique contemporaine des vainqueurs et assoir le déni d’un monde corrompu par le profit. L’art subversif devenu mondain est désormais subventionné, la négation prônée par Duchamp, les dadaïstes et les surréalistes est contrefaite[9]. Le dévoiement, la confusion, la liquidation de tout sens et de toute « trace de conscience historique », de tout « lien de causalité et de responsabilité »[10], triomphent.

L’esthétisation globale de nos environnements commercial et urbain influe considérablement sur les goûts et comportements d’un « consommateur lui-même esthétisé », si bien que « nous voici au stade esthétique de la consommation »[11]. Or, c’est une esthétique du « lisse » qui modèle l’architecture autant que les corps, chosifiés, et les esprits. Curieuse esthétique désincarnée qui maquille la tragédie écologique. Le « pouvoir de camouflage » de cette esthétique qui s’impose partout finit par nous désensibiliser et nous dépassionner[12]. Le « triomphe de l’esthétisme […] sert de garant à la dénégation qui détermine désormais notre rapport au monde »[13]. Car tout peut être dit et son contraire aussi, invalidant du même coup tout raisonnement critique. En cela les philosophies de la déconstruction ont une part de responsabilité. Nous sommes « entrés dans  ̎l’ère post-vérité  ̎ »[14].

L’« art contemporain » expose le déchet et la laideur en s’appuyant sur un discours qui reprend aux artistes du 20e siècle les formulations et spéculations en matière de création, mais pour mieux les défaire. Quant à la mode, elle pille systématiquement les signes d’appartenance culturelle de tel ou tel peuple du monde. Seulement, ces signes marchandisés, galvaudés, ne signifient plus rien aujourd’hui augmentant d’autant le malaise existentiel de l’homme contemporain. Progressivement, l’individu s’abstrait de la réalité du monde, est dépossédé de soi, phénomène qui s’accélère dramatiquement avec l’informatique. Avant l’ère de la « gouvernance par les nombres », il n’était pas possible à l’homme de connaître l’avenir – c’était l’apanage des dieux décidant souverainement du destin de tous. Mais voilà que bien avant le sinistre événement (l’abrutissant Mondial !) les algorithmes avaient prédit la victoire de la France ! Dès lors, « c’est la vie même qui devient obsolète. Inutile de se révolter, les algorithmes y auront toujours une infinité de longueurs d’avance. »[15] A partir là, les industries du tourisme, de la mode, du sport, du cinéma peuvent sans scrupule programmer l’individu soumis afin qu’il consomme toujours plus, conduisant inéluctablement ce monde à sa perte. Car la marchandisation de tout, la consommation à outrance entraînent à la fois le pillage des ressources naturelles et la production d’une masse vertigineuse de déchets dont on ne sait quoi faire, sinon les utiliser dans l’art contemporain où ils deviennent un élément recyclé et banalisé de notre culture !

Cette programmation de l’individu est portée par un marketing agressif qui exalte le sportif, un footballeur de préférence, et l’acteur de cinéma, américain si possible. Ils sont des modèles de compétition et de performance. S’identifier à eux c’est croire que l’on se distingue sans se rendre compte que l’on se soumet. C’est l’état de servitude bienheureuse. Selon Annie Lebrun, il revient à Élisée Reclus « d’avoir le premier établi ce qui relie prédation, laideur et servitude » et de le citer «  […] Là où le sol s’est enlaidi, là où toute poésie a disparu du langage, les imaginations s’éteignent, les esprits s’appauvrissent, la routine et la servilité s’emparent des âmes et les disposent à la torpeur et à la mort »[16]. Pour les industries du luxe qui font main basse sur l’art contemporain, « l’asservissement du regard vaut de l’or »[17].

Tout n’est que manipulation, des images, des mots, des signes « gadgétisés », détournés pour alimenter à outrance la grande machine à vendre et à faire du profit et nous assujettir à ce processus contrôlé par les « vainqueurs ». À l’hybridation du vivant et de la technique correspond celle de la culture entretenue par l’« entreprise culture »[18], privatisée, empiétant largement sur le domaine public pour mieux rentabiliser son butin.

« […] ce qui caractérise notre époque, c’est la déconstruction, voire la rupture de tout lien. »[19] Et c’est bien la digitalisation du monde dont la technique parvient « à une synthèse   ̎computationnelle ̎ » qui la provoque et entraîne une décontextualisation radicale des êtres et du vivant.

S’opère alors une dérégulation prométhéenne tous azimuts.

olivier oberson, 14 août 2018

[1]Camus Albert, La chute, 1956

[2] Le Brun Annie, Ce qui n’a pas de prix, éd. Stock, 2018

[3] Faye Emmanuel, Arendt et Heidegger. Extermination nazie et destruction de la pensée, Albin Michel, 2016

[4] Ibid., p. 34

[5] Ibid., p. 38

[6] Ibid., p. 36

[7] Ibid., p. 54

[8] Ibid., p. 62

[9] Ibid., p. 74

[10] Ibid., p. 100

[11] Ibid., p. 80

[12] Ibid., p. 88

[13] Ibid., p. 112

[14] Ibid., p. 114, « post-vérité » est défini par le dictionnaire d’Oxford comme « ce qui fait référence à des circonstances dans lesquelles les faits objectifs ont moins d’influence pour modeler l’opinion que les appels à l’émotion et aux opinions personnelles ».

[15] Ibid., p. 71

[16] Ibid., p. 121-122

[17] Ibid., p. 134

[18] Ibid., p. 157

[19] Benasayag Miguel, La singularité du vivant, [Manifeste Le Pommier !], éd. Le Pommier, Paris 2017, p. 29

Musée des Confluences, Lyon

photo O. O.

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